La sédentarité, c’est la mort — au sens propre. Faire trois heures de vélo par semaine, par exemple pour aller au travail, réduit les risques de mortalité de 40%, et ce malgré les particules fines que respirent les cyclistes. À Genève, 429 médecins ont signé une pétition pour accélérer la construction de pistes cyclables, principal vecteur de mobilité active. Devinez ce qu’il s’est passé.
Dans son Exploration Minceur sur ordonnance diffusée sur Heidi.news, notre grand reporter Fabrice Delaye a raconté l’extraordinaire potentiel de la molécule GLP-1 pour lutter contre l’obésité et le diabète. Les médicaments qui en sont issus sont célèbres, comme l’Ozempic ou le Mounjaro, et les deux sociétés qui les produisent, la danoise Novo Nordisk et l’américaine Eli Lilly, cumulent plus de mille milliards de dollars de capitalisation boursière au moment où j’écris ces lignes. C’est une fortune basée sur notre surpoids.
Ne pas bouger nous tue
Car voilà. Les immenses progrès techniques accomplis par l’espèce humaine ces deux derniers siècles ont un sombre revers: l’immobilisme. Nous avons trouvé d’autres moyens d’être les maîtres du monde mais au volant de nos voitures, au bureau, à table et sur nos canapés. Nous avons cessé de bouger et prenons du poids.
En Suisse, 52% des hommes et 34% des femmes (43% tous sexes confondus) sont en surpoids, voire obèses, selon la dernière enquête de l’Office fédéral de la statistique. Laquelle relève aussi que les hommes helvètes ont pris, en moyenne, 5,5 kilos en 30 ans. Les proportions sont similaires pour le reste de la planète, où la surcharge pondérale cause 4 millions de décès précoces par an, pour deux tiers en raison de maladies cardiovasculaires.
En Suisse, 52% des hommes et 34% des femmes sont en surpoids
Outre l’arthrose, l’apnée du sommeil et des problèmes respiratoires, une baisse de la qualité de vie, des maladies mentales telles que la dépression clinique ou l’anxiété, des douleurs corporelles et les difficultés à fonctionner physiquement, le surpoids engendre le diabète de type 2, qui survient lorsque la glycémie (taux de sucre dans le sang) est trop élevée. Avec le temps, l’hyperglycémie peut entraîner des maladies cardiaques, des accidents vasculaires cérébraux, des maladies rénales, des problèmes oculaires et des lésions nerveuses.
Le surpoids cause également de l’hypertension artérielle qui fatigue le cœur, endommage les vaisseaux sanguins et augmente le risque de crise cardiaque, d’accident vasculaire cérébral, de maladie rénale et de décès. Les hommes en surpoids ou en obésité ont un risque accru de développer des cancers du côlon, du rectum et de la prostate. Chez les femmes dans la même situation, les cancers du sein, de la muqueuse utérine et de la vésicule biliaire sont les plus fréquents.
Une pétition au Grand Conseil genevois
«Lorsque les symptômes se déclarent, il est trop tard, déclare le Pr Patrick Saudan, néphrologue et responsable de l’unité dialyse aux HUG. La plupart de mes patients n’ont que quelques années d’espérance de vie, en l’absence de transplantation rénale.» Lui et le Pr Pietro Majno ont lancé en 2018 une pétition au Grand Conseil genevois, signée par 429 médecins genevois, qui demandait aux autorités d’inscrire en priorité dans leur agenda le développement d’aménagements cyclables sécurisés.
«Trois heures de vélo par semaine, par exemple pour aller au travail, diminuent de 40% le risque de mortalité», Dr Patrick Saudan, néphrologue et responsable de l’unité dialyse aux HUG
Pourquoi cet engagement massif du monde médical? C’est simple. «Trois heures de vélo par semaine, par exemple pour aller au travail, diminuent de 40% le risque de mortalité», dit Patrick Saudan, citant une étude danoise publiée en 2000 qui a ciblé 30 000 hommes et femmes sur 15 ans. Un calcul qui inclut l’activité physique durant les loisirs. «Pratiquer le sport est excellent, poursuit-il, mais le vélo est le moyen le plus simple de lutter contre la sédentarité, puisque c’est directement utile pour se déplacer.»
Une étude française publiée en 2024 dans le Lancet Regional Health parvient à la conclusion que si 25% des déplacements motorisés de moins de 5 km étaient faits à vélo, on éviterait environ 1800 morts par an dans le pays. Pour fixer les idées, c’est un ordre de grandeur semblable à une diminution de 20% de la consommation d’alcool dans l’Hexagone, ou à la baisse de la mortalité routière obtenue ces dix dernières années en installant des radars sur à peu près chaque ligne droite.
Pollution de l’air
À ces arguments cardiovasculaires, les sceptiques aiment à rétorquer: «Peut-être, mais la pollution absorbée par les cyclistes est bien pire». Ce n’est pas ce que disent les épidémiologistes. Une étude internationale pilotée depuis Cambridge, publiée en 2016 dans la revue Preventive Medicine, s’est penchée précisément sur cette question. Les chercheurs arrivent à la conclusion que les avantages pour la santé d’une mobilité active (le vélo et dans une moindre mesure la marche) l’emportent de loin sur les risques inhérents à la pollution de l’air dans les villes où la concentration de particules fines est dans la moyenne mondiale (22 μg/m3 ) – Genève est à moins de 10 μg/m3.
Même dans les cités très polluées comme New Delhi, où la concentration de particules fines dans l’air avoisine en moyenne annuelle les 100 μg/m3, les inconvénients pour la santé dépasseraient les avantages après 1h30 de vélo par jour ou plus de 10h de marche, estiment les épidémiologistes. Seules des concentrations extrêmes de l’ordre de 200 μg/m3 , telles qu’on peut en trouver par exemple dans la métropole industrielle de Faisalabad (Pakistan) en décembre, rendent la pratique du vélo déconseillée.
9% de la mortalité routière européenne
Alors les sceptiques évoquent l’autre risque du vélo, les accidents. La réponse tient aux infrastructures, comme le montrent des études conduites à Madrid ou à Lyon: le nombre d’accidents est inversement corrélé à la création de zones à 30 km/h ou à la séparation avec le réseau automobile. Genève connaît entre 200 et 250 accidents de cyclistes par an, dont trois à quatre sont mortels. En 2019, dans l’ensemble des 27 pays de l’Union européenne, 2035 cyclistes sont morts, pour moitié des hommes âgés de plus de 65 ans et dans 58% des cas en ville. Cela représente 9% de la mortalité routière.
La moyenne européenne est de 4,4 morts par million d’habitants, avec de fortes variations (Roumanie: 9,7; Espagne: 1,5) et les cyclistes sont la seule catégorie de mobilité dont la mortalité n’a pas baissé depuis 2010. Cependant, ces accidents ne suffisent pas, loin de là, à renverser l’important bénéfice du vélo pour la santé publique, comme le montre cette étude de 2010 de l’Université d’Utrecht, avec des exemples à Londres et dans plusieurs villes néerlandaises.
«Le vélo implique un plus grand effort que la marche et a donc des bénéfices bien plus importants», Dr Patrick Saudan
À court d’arguments, les sceptiques mettent alors en avant la marche comme ayant possiblement des bénéfices équivalents au vélo – cela afin de justifier l’absence d’infrastructures cyclables et sans avoir la moindre intention, c’est du moins mon soupçon, de marcher eux-mêmes. Ils feraient bien de lire une remarquable étude longitudinale publiée en 2024 dans le British Medical Journal et portant sur 82 297 personnes en Écosse, actives et âgées de 16 à 74 ans. «Car le vélo implique un plus grand effort que la marche et a donc des bénéfices bien plus importants», souligne Patrick Saudan.
L’étude établit que les cyclistes ont un risque de mortalité (toutes causes confondues) presque deux fois inférieur à celui des pendulaires qui se déplacent en voiture ou en transports publics. Rien de tel n’a pu être mis en évidence pour les piétons (mais d’autres études le suggèrent, donc la question reste ouverte). Autre résultat intéressant: les cyclistes sont 20% moins susceptibles d’être suivis pour des problèmes de santé mentale. Difficile de savoir si une bonne santé mentale prédispose au vélo ou si faire du vélo aide à avoir le moral – au regard de ce que l’on sait des bienfaits de l’activité physique, les deux doivent être vrais, et c’est ce qu’on appelle un cercle vertueux.
Seule ombre au tableau: les cyclistes ont deux fois plus de chance d’être hospitalisés en raison d’un accident que les conducteurs de voiture – on en revient à la question des infrastructures cyclables…
Et le vélo électrique?
Quant aux vélos électriques, qui ont représenté près de la moitié (44%) des 400 000 vélos vendus en Suisse en 2023, on manque encore d’études scientifiques pour établir leur bienfait sur la santé publique, mais Patrick Saudan juge leur succès très positif. «Les parcours sont plus longs et ils permettent de faire du vélo jusqu’à des âges plus avancés, dit-il. Et surtout, comme ils augmentent le nombre de vélos sur les routes et dans les rues, ils participent à les sécuriser.»
«Les maladies liées à la sédentarité et au surpoids comptent pour 80% des coûts de la santé», Dr Patrick Saudan
Patrick Saudan n’est pas seulement médecin, il a aussi été député au Grand Conseil genevois entre 2007 et 2023 (PLR, puis hors parti depuis 2020). Face au scepticisme de ses collègues, en particulier de droite (sur les 15 membres de la commission chargée d’examiner la pétition des médecins en 2018, deux PLR sur quatre se sont abstenus, ainsi que les trois MCG, les autres ayant voté pour sa transmission au Conseil d’État), il invoque également les aspects financiers. «Les maladies liées à la sédentarité et au surpoids comptent pour 80% des coûts de la santé», dit-il, citant une étude de 2014 de l’Université de Zurich qui fait référence en Suisse, concernant la part des maladies non transmissibles.
Impact sur les coûts de la santé
Si bien que je me suis livré à un petit calcul, qui n’engage que moi. En Suisse, les coûts de la santé ont été de 10 000 francs par personne en 2022, soit quelque 5 milliards de francs pour le demi-million d’habitants du canton de Genève. Si l’on prend en compte les seules maladies non transmissibles (80%) et qu’on veut bien admettre que le recours au système de santé est proportionnel à la réduction attendue de mortalité (-40%, hypothèse audacieuse, je sais!), il suffirait que les Genevois soient aussi nombreux à se rendre au travail à vélo que les Copenhaguois (45% contre 14%) pour diminuer les coûts de la santé de quelque 750 millions de francs par an, dans le seul canton du bout du lac.
Mettons cela en rapport avec les investissements pour de meilleures infrastructures cyclables, facteur crucial pour une migration de la voiture au vélo. La grande époque des projets genevois de mobilité douce a été le second mandat du conseiller d’État Serge Dal Busco entre 2018 et 2023. On peut d’ores et déjà noter que les oppositions virulentes engendrées par sa politique en faveur du vélo ont probablement contribué à ce qu’il ne se représente pas pour un troisième mandat.
Le plan d’action de l’ex-conseiller Dal Busco prévoyait 230 millions sur 4 ans pour 107 projets (bandes et pistes cyclables, places de stationnement, balisages, carrefours sécurisés, zones de franchissement des rails de tram, etc.). Voilà qui fait 57 millions par an, ce qui représente moins de 8% des économies réalisables grâce au vélo pour les seuls coûts de la santé. Et ce, sans même compter l’apaisement de la ville et le bénéfice climatique de l’opération.
Qui a dit que le vélo coûtait cher? Politiquement, il n’est pas impossible qu’il coûte à ceux qui le défendent. Mais en matière de bien public, le pari de la petite reine est gagnant à tous les étages!
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