Le journaliste et réalisateur suisse Arnaud Robert est devenu tétraplégique à 45 ans à la suite d’un accident. Il a participé à un essai clinique destiné à lui rendre en partie l’usage de son bras, auprès des deux sommités romandes en la matière, Grégoire Courtine et Jocelyne Bloch.
En février 2022, le journaliste et réalisateur suisse Arnaud Robert fait une chute sur un sentier valaisan et se retrouve tétraplégique. Il passe un an à la Clinique romande de réadaptation, à Sion, où il ne récupère qu’un peu de fonction du bras droit. Ses autres membres sont presque inertes. À peine sorti, en fauteuil roulant, voilà qu’on lui propose de contacter deux sommités de la recherche médicale, Grégoire Courtine, professeur à l’EPFL, et Jocelyne Bloch, neurochirurgienne au CHUV . Ils font alors la une des journaux et des télévisions du monde entier.
On est en mai 2023. Ils annoncent avoir fait remarcher un homme paralysé en installant un «pont digital» entre son cerveau et sa moelle épinière. Ils aimeraient essayer avec un bras car, paraît-il, c’est plus compliqué. Arnaud est le cobaye idéal, mais c’est aussi un homme de radio. Il signe le consentement pour tenter de récupérer son bras gauche, à une condition: pouvoir tout enregistrer. Deux ans plus tard, voici Mon corps électrique, son podcast en sept épisodes, nommé aux Swiss Press Awards 2026. C’est haletant, profond, troublant. Arnaud Robert est à la fois un journaliste talentueux, primé à de nombreuses reprises, et un ami – d’où le tutoiement dans cet entretien.
Heidi.news: Est-ce qu’on peut dire non, quand on est tétraplégique et qu’une technologie révolutionnaire peut vous redonner l’usage d’un bras ?
Arnaud Robert: On peut dire non, parce qu’il y a quelque chose d’effrayant dans le côté invasif de la proposition. On te dit: «On va te scalper, on va te faire un trou dans le crâne, te poser des implants dans la moelle épinière.» Je pense que c’est rédhibitoire pour beaucoup de gens. Maintenant, moi, j’étais le cobaye idéal. La lésion était fraîche, même pas un an et demi. Il y avait encore une capacité de récupération. Mais je sortais à peine de l’hôpital, je n’avais pas encore été confronté au monde en tant qu’handicapé. Je touchais seulement la pointe de l’iceberg de ce que cette vie allait être à ce moment-là. J’ai dit oui.
Tu le dis bien, l’exploit de Courtine et Bloch avec leur premier patient confine au miracle. Notre société rationnelle, désacralisée, y croit encore, aux miracles?
Évidemment, et c’est frappant à quel point, en déplaçant le thaumaturge du côté de la science et de la médecine, en passant de la promesse christique à la promesse technologique, on a décuplé sa force, parce qu’elle est entérinée par des savoirs indiscutables. J’en suis d’autant plus conscient que le jour-même de ma chute, j’étais en train de travailler sur la version en anglais pour le Guardian de ma série publiée par Heidi.news sur le médicament le plus cher du monde. C’est-à-dire une promesse démesurée, exorbitante de la science. Et une promesse qui pose vraiment les mêmes questions que le podcast Mon corps électrique, sur le mirage du progrès, le marché qui impose ses règles, notre soif anthropologique de miracles.
Le principe, c’est de reconnecter le cerveau aux muscles. On pense «plug and play», on se dit que sitôt que c’est branché, sitôt que le courant passe, ça marche. Et en fait, tu y es allé trois heures par jour pendant huit mois…
On sait bien que tout se joue autour des mots. Appeler cela le «digital bridge», le pont numérique, c’est une astuce de communication. C’est donner une image simplifiée, directe, compréhensible, d’un
processus qui, au fond, est expérimental et embryonnaire. Mais c’est quand même une vision assez géniale. Il y a un obstacle? On va le contourner. Un problème mécanique? On va le réparer. Mais on est dans le biologique, il faut établir un lien entre un organe aussi complexe que le cerveau et un outil aussi intriqué que mon bras gauche avec des dizaines de muscles, tout ça avec seulement 32 électrodes sur ma moelle épinière….
Entre ton cerveau et tes muscles va donc passer de l’électricité. D’où le titre du podcast. Et ça fait quoi, ce courant qui passe en toi ?
Selon l’ampérage et les électrodes associées, les sensations peuvent être très différentes. Ça peut aller de la brûlure légère au picotement. Et cela peut se diffuser. Mais peu importe les sensations bizarres, elles te disent que tu es dans la bonne direction. S’il y a des picotements, c’est que l’intelligence artificielle t’a entendu, que la machine est d’accord de t’aider.
Justement, quel est le rôle de l’intelligence artificielle ?
Il y a l’implant sur le cerveau et les électrodes sur les muscles. Entre les deux, pas de câbles – tout passe par Bluetooth – mais un ordinateur, qui doit décrypter les signaux du cerveau en disant: cette zone-là du cortex qui s’anime de cette manière, ça veut dire qu’Arnaud veut ouvrir la main. C’est une intelligence artificielle qui décrypte le langage ultra-complexe de l’intention pour décider d’utiliser, par exemple, les électrodes trois et cinq à tel ampérage, dans un processus permanent de «trial and error». Elle essaye, elle se trompe. Peu à peu se construit un modèle, un algorithme, une traduction efficace de tes intentions pour une transmission efficace à la stimulation électrique. C’est ça l’idée, c’est vraiment d’avoir un modèle qui tout le temps apprend, tout le temps évolue pour pouvoir s’adapter à ton corps.
Et ça a marché ? Ta main a bougé, par exemple quand ils lui ont fait piloter un drone ?
En vérité, je devais donner une énergie colossale et je n’arrivais pas à savoir si c’était ma main qui bougeait et pilotait ainsi le drone, ou si c’était juste l’idée de bouger la main qui donnait des ordres au drone. Et pour eux, pour les ingénieurs, cela ne faisait pas grande différence. Ils regardaient leur écran et disaient: «Ça marche!» Je les regardais et je leur disais: «Mais ma main, elle n’a pas bougé!» Pour eux, ce qui comptait, c’était que l’ordinateur ait compris que je voulais tourner ma main. Qu’elle bouge ou pas, c’était pour un deuxième temps…
Quand tu démarres l’étude, tu penses sans doute avoir affaire à des médecins. Et tu comprends que ce sont des investisseurs, qui lèvent des fonds, qui entrent en bourse. C’est une déception? Un sentiment de trahison?
Non, parce que c’est très clair depuis le début, qu’ils sont les deux. Là encore, ça résonne vraiment avec notre enquête sur le Zolgensma, le médicament le plus cher du monde. Quand on était dans l’usine à Chicago qui le fabrique, tout le monde était hyper conscient des enjeux économiques. Et pourtant, je te jure, ils avaient les larmes aux yeux en parlant des enfants qu’ils avaient sauvés. Il n’y a pas besoin de choisir. On procède tous du monde de l’idéal et du monde du réel. Grégoire Courtine et Jocelyne Bloch l’assument totalement. Dans certaines interviews, ils parlent sans détours. Ils disent: si on n’a plus d’argent, on tire la prise.
C’est plus complexe pour les cobayes. Car on se rend bien compte que ce n’est peut-être pas à nous que cette recherche va bénéficier. Mais en tant que cobaye, tu t’en fiches. Ce que tu veux, c’est que ton bras fonctionne, c’est récupérer ta vie d’avant. Et c’est encore pire avec Elon Musk. Lui, il utilise vraiment les tétraplégiques comme de la chair à canon. Il y a ce livre génial de Grégoire Chamayou, Les corps vils. Il raconte comment sont utilisés, dans la médecine, les prostituées, les prisonniers, les colonisés, les malades mentaux ou les handicapés. Vraiment, c’est une constante dans l’histoire.
Vous, les «pilotes d’essai», comme sont appelés les candidats de l’étude, vous passez par des hauts et des bas inimaginables. Et pourtant, il n’y a pas de suivi psychologique. Juste une séance prévue au début, à laquelle tu n’as pas eu droit. Comment tu l’expliques?
C’est incompréhensible. Non seulement il n’y a pas de psy, mais quand on leur en parle, ça paraît anodin. Et même une séance, c’est absurde. Voir un psy au début ne veut rien dire. Les physiothérapeutes, eux, sont là tout au long. Ils sont les gardiens du corps, dans une expérience entièrement vouée à l’ingénierie. De la même manière, il devrait y avoir des gardiens de l’esprit.
Dans un des épisodes, on entend que tu arrêtes la fabrication du podcast pendant deux mois. Cela correspond à un passage à vide, parce qu’il faut digérer des choses de l’étude ?
C’est ça. Et c’est aussi que c’était difficile de l’écrire, ce podcast. Il fallait prendre de la distance, ne pas faire un truc trop plombant. Et j’ai eu des conflits de loyauté durant tout le processus. D’un côté, je doutais de moi, parce que je ne suis pas journaliste scientifique. De l’autre, je me trouvais en train de déconstruire une entreprise qui, si ça se trouve, allait vraiment un jour guérir des tétraplégiques. Je ne raconte pas tout dans le podcast. Notamment que, quand je suis sorti de l’étude, j’ai pris des ergothérapeutes qui venaient chez moi plusieurs fois par semaine. Je me disais qu’il fallait peutêtre une confrontation avec le réel, pour que l’étude donne quelque chose. Mais cela a été le cimetière des bonnes idées. Ils me disaient: «On va mettre un tuyau pour que tu puisses toi-même ouvrir le robinet.» Ou bien: «Il faudrait que tu puisses sortir des plats du frigo.» Ou encore: «On va mettre tel dispositif pour que tu puisses actionner la poignée.»
Et puis, peu à peu, d’échec en échec, on se rend compte que la fenêtre se referme, que la possibilité que je capitalise sur cette étude s’éloigne. J’ai aussi tenté un séjour à Nottwil, dans le canton de Lucerne, au Centre suisse de paraplégie, de renommée européenne. C’est le Club Med des fauteuils roulants, avec 12 activités par jour. Toutes les spécialités, toutes les technologies sont là. J’en suis sorti, et puis rien. Rien n’a changé.
Paradoxalement, j’ai une chance folle. J’ai un amour, des amis, suffisamment d’argent et des employeurs qui ont voulu continuer de bosser avec moi. C’est une combinaison ultra-rare avec un handicap aussi lourd que le mien. Et j’ai compris une chose. Quand les gens te regardent avec tristesse ou ne t’adressent plus la parole, en fait, il ne s’agit pas de toi, mais d’eux. De leurs projections. Ils ne savent rien de ton existence, tu es simplement un archétype à roulettes. Ce n’est pas facile, mais j’apprends ça. Le dégoût, la peur ou l’affection des autres, cela les concerne, eux, en fait. Je suis empêché, mais le suis-je davantage que mes amis haïtiens qui vivent dans un pays sans État, avec des gangs qui les menacent en permanence? Que ces Ukrainiens pris dans une guerre qui a commencé la veille de ma chute et que je voyais sans arrêt, à la télévision, dans ma chambre d’hôpital? J’ai transporté dans ma catastrophe les conditions de vie très privilégiées de notre pays, et cela me permet de garder intactes mes capacités d’imaginaire.
La totalité de l’entretien est disponible sur le site heidi.news



